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Un abus qui ne dit pas son nom : Le discours de l'enfant intérieur blessé

Dernière mise à jour : 12 mars


Réflexion sur la dignité de l'adulte face aux grilles psychologisantes


« C'est son enfant intérieur blessé qui s'exprime. » Cette formule, devenue monnaie courante dans les conversations ordinaires, mérite que je m'y arrête. Non pour son éventuelle pertinence lorsqu'elle s'applique à soi-même, mais pour ce qu'elle fait subir à l'autre quand on la lui applique.


Lorsque je décrète qu'un adulte « agit à partir de son enfant intérieur blessé », j'opère une infantilisation qui devrait nous mettre mal à l'aise. Ce diagnostic amateur assigne la personne à ses traumatismes passés, lui retirant du même coup la dignité de ses choix présents et la complexité de ses motivations actuelles.


Qu'une personne choisisse d'explorer son histoire psychique à travers cette grille de lecture, c'est son droit le plus strict. Qu'elle y trouve des clés pour comprendre ses propres réactions, parfait. Mais projeter cette interprétation sur autrui, sans son consentement, sans sa demande, relève d'une toute autre démarche. C'est s'arroger le droit de réduire l'autre à une blessure supposée, de désarmer sa parole en la ramenant systématiquement à une fragilité cachée.

« Tu ne dis pas vraiment ce que tu dis, c'est ton enfant blessé qui parle. »

Quelle meilleure façon de ne pas avoir à prendre au sérieux ce que quelqu'un exprime ? Ce procédé rhétorique est redoutable : il pathologise ce qui pourrait être désaccord légitime, différence de valeurs, ou simple affirmation de soi. Il transforme toute parole un peu ferme en symptôme, tout conflit en résurgence traumatique.


Cette grille de lecture, aussi séduisante soit-elle par sa simplicité explicative, fait l'économie de reconnaître l'adulte dans sa pleine capacité d'agir, de penser, de se tromper même, en tant qu'être responsable. Elle évacue la possibilité que l'autre puisse avoir de bonnes raisons d'être en colère, de refuser quelque chose, de poser des limites.


Et surtout, elle place celui qui l'énonce dans une position de surplomb particulièrement confortable : celle du sachant qui voit à travers vous mieux que vous-même. Celui qui a compris ce qui vous échappe. Celui qui, fort de son vocabulaire emprunté à la psychologie, peut décrypter vos « vrais » motifs pendant que vous n'en saisissez que la surface.


Il y a quelque chose de profondément humiliant dans cette posture. Non parce que les blessures d'enfance n'existeraient pas ou n'auraient aucun effet, mais parce qu'en faire l'explication unique ou principale du comportement d'un adulte, c'est lui dénier son statut de sujet pensant. C'est le réduire à un pantin manipulé par son passé, incapable d'autonomie véritable.


Respecter quelqu'un, c'est d'abord respecter la surface de ce qu'il dit et fait. C'est prendre ses mots pour ce qu'ils sont, sans présumer d'emblée d'un « vrai sens » caché qui le dépasserait. C'est lui accorder le crédit d'être l'auteur de ses actes, même quand ils nous dérangent, même quand ils nous contrarient ou qu'ils nous placent en face de nos propres manques.


La frontière est claire : s'explorer soi-même avec les outils qu'on souhaite, parfait. Mais appliquer ces grilles interprétatives aux autres sans leur accord, c'est franchir une ligne. C'est substituer à l'écoute véritable une forme de violence douce, celle qui prétend comprendre l'autre mieux qu'il ne se comprend lui-même.


Les adultes méritent mieux que d'être réduits à leurs blessures. Ils méritent d'être pris au sérieux, dans leur parole comme dans leurs actes, avec toute la dignité que cela suppose.

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